Le harcèlement est un drame qui se nourrit sur le terreau de la peur.
- Anne Beau
- il y a 15 minutes
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Mes filles, âgées de 6 et 7 ans, vont à la piscine municipale. Un jour, lorsque je viens les chercher, je les trouve qui m’attendent auprès d’une adulte.Étonnée, je m’avance :
— Que se passe-t-il ?La femme me répond :— Madame, vous avez dix minutes de retard. Je ne pouvais pas laisser votre fille attendre seule sur le parking. Je reste interdite :— Pour quelle raison ?— Mais enfin, madame, c’est dangereux ! C’est irresponsable !
Quelques années plus tard, mes filles, âgées de 10 et 11 ans, partent en vacances chez mon frère. Elles voyagent en TGV. Je les installe, je m’apprête à descendre, quand une femme assise dans la rangée à côté m’interpelle :— Que faites-vous ? Il n’y a personne pour accompagner ces enfants ?Je lui décroche un large sourire:
— Cela vous pose un problème ? J’embrasse mes filles et descends du train.
Elles me diront plus tard que, dès que j’ai quitté la rame, la dame a murmuré à sa voisine :« Cette mère est irresponsable. C’est inouï de laisser deux enfants seules dans un train ».
Elles avaient trois et quatre ans lorsqu’elles ont commencé à se promener seules à vélo. La règle était simple : « Vous me dites où vous allez, vous m’appelez en arrivant, vous restez ensemble. Si l’une a un accident, l’autre vient me prévenir. »
Un jour, la plus jeune veut aller chez la voisine à vélo, mais l’aînée refuse de l’accompagner. Je fais une exception et je l’autorise à y aller seule. À peine est-elle partie que la grande me dit :— Maman, tu es irresponsable. Je la regarde, perplexe.— Qu’est-ce que tu veux dire ?— Tu n’écoutes jamais la télé ni la radio ! Il y a une camionnette blanche qui tourne dans le village ! Hier, une fille a été enlevée. Les gendarmes sont venus à l’école et ils nous ont dit de nous méfier. Tu n’aurais jamais dû la laisser partir seule !
Je sens la colère monter. Comment a-t-on pu, à l’école, installer une telle peur dans la tête des enfants ? Surtout quand on sait que, dans plus de 70 % des cas, un enlèvement est commis par un membre de la famille. Je lui réponds :— Nous n’avons aucune famille en Sologne. Comme dans la plupart des cas, c’est un proche qui enlève un enfant, elle ne risque rien. Ma fille repart en haussant les épaules. Décidément cette maman ne prend rien au sérieux.
En fait, ayant grandi dans un petit village, je n'ai pas été éduquée dans la peur et c’est cette même éducation que j’ai voulu transmettre à mes filles.
La peur est une émotion nécessaire à notre survie.Elle nous protège, lorsqu’elle nous dit d’agir. Mais lorsqu’elle répond non pas à une situation d’urgence réelle « attention ! », mais à une rumeur, un récit, une injonction sociale ou une projection catastrophique, elle change de nature. Elle cesse de nous protéger et nous enferme dans des comportements irrationnels, disproportionnés.
En observant la dynamique du harcèlement scolaire, on observe que c’est la peur qui agit au centre de ce triangle dramatique. Les trois acteurs à savoir : l’auteur « le pervers », la victime « le bouc-émissaire », les suiveurs ou spectateurs passifs « les normopathes » sont chacun traversés par l’énergie de la peur.
Dans l’ouvrage « Violence et justice restaurative" écrit sous la direction de Max Tchung-Ming et Éric Verdier, les auteurs expliquent que les trois postures (normopathe, pervers, bouc émissaire) sont trois réactions possibles face à la peur :
« Un animal qui a peur d’un prédateur peut réagir de trois façons : s’il a le temps, il fuit ; s’il ne l’a pas, il se soumet ou se fige ; et si ces deux stratégies échouent, même s’il est insignifiant face à la menace, il attaque. Le bouc émissaire s’identifie à la soumission ou à la paralysie. Sa peur est omniprésente. Même lorsqu’il se transforme en hérisson et agresse tout le monde, c’est pour au final, justifier sa peur d’être rejeté. Le normopathe s’identifie à la fuite. Toute sa posture est fuite : il justifie son impuissance, son incapacité à voir ou à entendre ce qui se passe, et surtout l’idée qu’il n’a aucune raison de se sentir coupable. Le pervers s’identifie à l’attaque. Être l’attaquant le protège : cela lui donne l’illusion d’être invulnérable. Attaquer fait croire qu’on n’a pas peur, alors qu’en réalité on est entièrement conditionné par elle. »
Ainsi, l’auteur du harcèlement est sans doute, lui-même, un enfant blessé, qui a connu l’humiliation, la mise à l’écart, ou qui vit dans un environnement où la domination est un langage. Son agressivité devient alors une protection. Il frappe avant d’être frappé. Il attaque pour ne pas être attaqué. La peur motive son action, même lorsqu’elle se déguise en puissance.
La victime vit dans la peur : la peur de la différence, celle qu’on lui attribue ou qu’elle porte malgré elle ; la peur des autres et de ce qu’ils peuvent lui faire.
Quant aux suiveurs, ils ne sont pas de simples spectateurs. Ils agissent, eux aussi, à partir de la peur : la peur de devenir la prochaine cible ; d’être mis à l’écart ; de perdre leur place, leur groupe, leur statut fragile. Alors ils se taisent, rient, ou suivent, non par cruauté, mais par instinct de survie sociale.
Conversation lors d’une promenade avec un enfant de 11 ans, tout juste arrivé en 6ᵉ (sans le savoir, il adopte la posture du normopathe suiveur) :
— Raconte-moi, comment ça se passe au collège ? Tu t’es fait des copains ?— Oui, quelques-uns.— Et des copines ?— Il y a une fille que j’aime bien, mais je ne suis pas souvent avec elle.— Ah bon ? Raconte.— Je préfère être avec mes potes.— Et elle, elle ne veut pas être avec vous ?— Si, peut-être… mais elle traîne toujours avec ses copines, et nous, on reste de notre côté.— Les garçons d’un côté et les filles de l’autre, c’est ça ?— Oui.— Et pendant la récré, vous faites quoi ?— Parfois Enzo, le chef, nous dit que les filles n’ont pas été gentilles avec lui, et il nous demande de prendre un bâton pour aller leur taper dessus.— Et alors, que se passe-t-il ?— Eh bien, chacun prend un bâton et on se précipite sur les filles pour leur frapper les jambes.— Toi aussi ?— Disons que je n’aime pas faire mal. Alors je cours vers les filles et je fais semblant… mais rassure-toi, je n’ai jamais tapé une fille.— Si je comprends bien, tu n’es pas d’accord avec Enzo. Pourquoi fais-tu semblant ? Tu pourrais ne pas prendre de bâton.— On voit bien que tu ne connais pas Enzo. Il est méchant, et si on ne fait pas ce qu’il demande, il dit qu’on ne pourra plus être ses potes.— Donc, tu préfères faire semblant pour ne pas te retrouver seul pendant la récréation ?— Oui. C’est normal.
Ainsi, dans le harcèlement scolaire, la peur circule, se transmet, se renforce. Elle crée un système où chacun se protège comme il peut.
La peur a longtemps été essentielle à notre survie. Sans elle, l’être humain n’aurait pas pu se défendre dans un environnement hostile. Aujourd’hui encore, elle nous est utile lorsqu’une voiture arrive alors que nous traversons, ou lorsque nous devons réagir à une agression.
Face à la peur, chacun réagit à sa manière. La peur entraîne la fuite ou l’immobilité, l’agressivité ou la soumission.Elle déclenche des cris ou le mutisme.Le cheval fuit, l’âne se fige ; le chien mord ; l’oiseau s’envole ; la poule pousse des cris stridents ; le frelon pique ; la mouche disparaît.Tous les animaux réagissent par instinct.
La peur est un sentiment difficile à maîtriser : l’esprit est souvent paralysé avant même de pouvoir réagir.
J’avais 20 ans. Il était une heure du matin. Je marchais sur un pont au-dessus du canal de l’Ourcq, comme je le faisais souvent après une soirée chez un ami. Cette nuit-là, au milieu du pont, surgissent quatre garçons qui, en quelques secondes, m’encerclent.Je regarde autour de moi : il n’y a qu’eux et moi.Je fais un pas de côté et j’agrippe la balustrade. Une main, puis l’autre ; un pied, puis l’autre : je commence à grimper sur les filins d’acier qui courent le long du pont. Je m’élève dans les airs.J’entends soudain :— Mais elle est ouf, elle va plonger ! Mademoiselle, redescendez ! Je continue de grimper. Je m’arrête juste avant le dernier filin. Je jette un œil en bas : les quatre garçons ont disparu.
Quelques années plus tard, je marche dans un couloir du métro parisien. Un couloir mal éclairé, vide. Il doit être 21 heures. Soudain, j’entends des pas. Je prends peur et j’accélère.Un instant plus tard, je suis encerclée par quatre ou cinq jeunes hommes qui, manifestement, ont décidé de s’en prendre à moi. Je les regarde, l’un après l’autre, sans broncher. L’un d’eux s’avance. Je me retrouve le dos au mur. Je le fixe. Mon regard le surprend et il me dit :— Pourquoi tu ne cries pas ? Pourquoi tu fais ça ? Tu devrais avoir peur. Je lui réponds :— Ta question est ridicule. Bien sûr que j’ai peur. Tu n’aurais pas peur, toi, à ma place ? Il n’y a que vous et moi. Que veux-tu que je fasse ? Je le repousse légèrement. Avant qu’il ne réplique, je regarde les autres et je dis laissant parler ma colère :— Et selon vous ? Qu’est-ce que je devrais faire ? Imaginez que ce soit votre sœur, là, à ma place, elle ferait quoi.Ils me regardent, ahuris, puis s’en vont.
Merci à la peur qui m’a permis de réagir.
En dehors de ces cas extrêmes, la peur n’a plus raison d’être et pourtant, nous créons des scénarios dans lesquels la peur nous dirige. Elle construit une organisation qui lui ressemble : rigide, violente, silencieuse. Elle devient une mécanique qui échappe aux individus, façonne les relations et arrose le terreau du harcèlement.
Alors, comment sortir de cette dynamique ?Comment desserrer l’étau de la peur pour que chacun retrouve son espace de liberté ?
Et si nous commencions par nommer ce qui se joue dans le harcèlement scolaire ?
Comprendre que, derrière chaque rôle — l’auteur, la victime, les suiveurs — se cache une émotion qui dirige les comportements. Tant que la peur reste invisible, elle gouverne. Dès qu’on la met en lumière, elle perd une partie de son pouvoir.
Dans ces deux expériences, la peur est venue à mon secours, mon cerveau a agi en mode survie. Dans le harcèlement scolaire, ne pourrait-on pas considérer que le bouc-émissaire comme le normopathe réagissent également depuis ce mode ?
Le bouc émissaire se sent coupable d’une faute qu’il n’a pas commise. Cette culpabilité, attisée par la peur, l’empêche de réagir. Son inhibition relève clairement d’un réflexe de survie, qu’il s’agisse de sidération, de repli ou de tentative d’apaisement.
Le normopathe, par peur de l’exclusion, lorsqu’il frappe, se moque, ou reste simplement indifférent, ne se sent pas coupable. Son besoin d’appartenance, activé par la peur, le pousse souvent à se conformer au groupe. Dans ces situations, son cerveau agit lui aussi selon une logique de survie sociale.
Quant à l’enfant ou l’adolescent pervers, qui, sciemment, maltraite le bouc émissaire et manipule le normopathe, ce comportement ne peut-il pas être vu comme une stratégie de survie psychique, pour éviter de revivre l’impuissance ou la peur ?
Ainsi, plutôt que de vouloir sanctionner le harceleur, ne faudrait-il pas lui ouvrir un espace où déposer sa propre peur, reconnaître ses blessures, comprendre ce qui l’amène à agir ? Un enfant qui ne vit plus sous l’énergie de la peur n’a plus besoin d’écraser les autres.
Quant aux suiveurs, rappelons, comme l’écrivent les auteurs de l’ouvrage cité ci-dessus :
« Sans normopathie, aucun abus n’est possible. Dès qu’un témoin ose être sensible au sort du bouc émissaire, il crée une nouvelle norme. »
Dès lors, ne faudrait-il pas leur montrer qu’il existe une alternative, une nouvelle norme à laquelle se raccrocher ? Telle la posture du rebelle qui n’agresse pas, ne fuit pas, ne se soumet pas ?
Le harcèlement scolaire est le reflet de notre société moderne dominée par la peur. Le rôle des parents est déterminant. Non pas pour punir, mais pour encadrer, écouter, ajuster, questionner et surtout ne pas farcir la tête de leurs enfants de peurs inutiles.
Les enfants répètent ce qu’ils voient, alors une communauté d’adultes qui ne vit plus sous le règne de la peur ne pourrait-elle pas offrir un espace de confiance où les jeunes apprennent à apprivoiser la leur ?
Anne Beau





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