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Choisir dans le noir

  • 11 mai
  • 6 min de lecture

Imaginez-vous en train de marcher dans un long tunnel plongé dans le noir et que soudain une porte s'ouvre, laissant apparaître un halo de lumière. Que feriez-vous ? Imaginez que ce ne soit pas une porte, mais deux qui s'ouvrent en même temps. Que feriez-vous ?

Dans le premier cas, j'ose affirmer que vous prendrez la porte et pénétrerez dans ce nouvel espace baigné de lumière, et ce sans réfléchir : les êtres vivants, à l'exception de ceux qui vivent dans le noir, sont naturellement portés par la lumière, source de vie. Votre instinct et non votre raison vous fera emprunter cette porte. Dans le second cas, vous devrez choisir entre quatre possibilités. La première : vous vous arrêtez pendant un certain temps pour essayer de comprendre laquelle des deux portes est la meilleure pour vous. Sans doute resterez-vous ainsi bloqué, incapable de décider. La seconde : refusant de choisir l'une ou l'autre de ces deux chemins, préférant l'inconfort du noir à l'incertitude de ce qui vous attend, vous continuerez à suivre le tunnel dans le noir. La troisième et la quatrième : vous prendrez l'une ou l'autre des deux portes sans savoir où elles vous mèneront. Quelle que soit la solution retenue, vous choisirez dans l'incertitude, ce qui, selon Jean-Paul Sartre, « fait partie de la condition humaine ». Toutefois, si la porte ne vous mène nulle part ou dans une direction pavée d'embûches, accepteriez-vous que quelqu'un, qui a autorité sur vous, et qui vous a poussé à choisir cette voie, vous en tienne pour responsable et vous sanctionne ?


Ma fille entre en seconde. Lors de son inscription, diverses options lui sont proposées. Je regarde avec elle la liste des options et, découvrant « cours d'arts plastiques », je lui propose de le suivre. Quatre heures de cours en plus, cela ne l'enchante pas. J'insiste. La voici donc inscrite à ce cours. Un mois passe et je reçois un appel de ma fille. Elle est de très mauvaise humeur. « À cause de toi, j'ai cours le mercredi. Pourquoi as-tu insisté pour que je prenne comme option les arts plastiques ? » « Tu es douée. Je pensais que cela te serait bénéfique. » « Ce n'est pas la question. Je ne veux pas être bloquée le mercredi. Tu dois me sortir de là. » Je respire un bon coup et poursuis : « Que dois-je faire ? Comme ce n'est pas un cours obligatoire, je pense que tu peux y mettre fin. » « Non, je suis allée voir le professeur. Il ne peut rien faire, car mon choix est définitif. La seule solution est d'aller voir le CPE. Je suis allée lui demander et il m'a répondu que je devais apprendre à être responsable de mes choix. Il refuse que j'arrête l'option. » J'ai toujours enseigné à mes enfants que chacun est responsable de ses choix et doit en subir les conséquences, à condition qu'ils aient été libres de choisir, disposant des informations nécessaires pour le faire. En l'occurrence, le consentement de ma fille a été vicié et c'est moi qui l'ai poussée. « J'ai compris », lui dis-je avant de raccrocher. « Donne-moi les coordonnées du CPE et je l'appelle. » Comme je m'y attendais, le CPE me tint un long discours, un sermon sur la responsabilité de ses choix, pour conclure : « Même si votre fille regrette d'avoir pris cette option, elle a fait le choix. Elle doit donc poursuivre. » Je lui objectai ceci : ce n'est pas ma fille, mais moi, sa mère, qui, usant de mon autorité, l'ai convaincue de prendre cette option. Elle n'a pas choisi. Comment peut-elle alors être considérée comme responsable ? La responsable, c'est moi. Est-il alors normal que ce soit ma fille qui soit sanctionnée ? J'obtins gain de cause.


Nous sommes en mars 2020, l'état d'urgence sanitaire est instauré pour répondre à la crise provoquée par le coronavirus. Après deux mesures de confinement, le gouvernement annonce en novembre l'arrivée prochaine d'un vaccin pour lutter contre la propagation du Covid.

Les scandales du Médiator, du Levothyrox, de la Dépakine et du sang contaminé ont installé chez de nombreuses personnes des doutes sur la sécurité des médicaments ainsi que sur la capacité des autorités à prendre des décisions indépendantes de l'industrie pharmaceutique.

Je me renseigne sur les procédures à suivre avant la mise sur le marché d'un vaccin. Je découvre qu'un vaccin doit suivre une longue procédure d'évaluation. Le vaccin qui va être proposé est nouveau et les délais de fabrication seront raccourcis. J'écoute. Un vaccin en un an, est-ce réaliste ? Quels seront les effets secondaires à court, moyen et long terme ? Comme de nombreuses personnes, je m'interroge sur ce moyen choisi pour combattre le Covid.

La pandémie bat son plein. Comme un rituel, radio et télévision annoncent chaque jour en boucle le nombre de morts. Le vaccin va bientôt être disponible pour endiguer ce fléau. En attendant, on se confine, on se tient à distance des autres et on se masque. Chacun vit dans la peur. La peur du Covid, de perdre un être cher. La peur d'une amende. La peur de perdre sa liberté.

Décembre 2020, la campagne de vaccination est lancée. Notre président insiste sur le fait que la vaccination n'est pas et ne sera jamais obligatoire.

Lorsque la campagne de vaccination a été ouverte, nous étions tous dans ce tunnel, plongés dans le noir. Certains étaient sidérés, tétanisés par la peur. D'autres cherchaient à comprendre. Cela faisait des mois que nous vivions en attente des décisions gouvernementales. Le temps s'était rétréci, la pensée aussi.

Alors, lorsque la campagne de vaccination a débuté, étions-nous en mesure de choisir ?

Juillet 2021, la vaccination est rendue obligatoire pour le personnel de santé et le pass sanitaire voit le jour.

La vaccination n'est toujours pas obligatoire, mais ceux qui ont fait le choix de ne pas se faire vacciner, du jour au lendemain, ont été socialement durement sanctionnés. Ils se sont retrouvés socialement dégradés et sont devenus des parias.


Léon Festinger, un psychologue américain né à New York en 1919, a mis en évidence, au travers de nombreuses expériences, que chaque fois que nous décidons de faire quelque chose qui va à l'encontre de nos croyances, diverses stratégies se déploient pour atténuer une tension psychologique. C'est ce que l'on appelle la dissonance cognitive.

Selon cette théorie, pour réduire cet inconfort, le cerveau tend à :

- rejeter les nouvelles informations dérangeantes ;

- réinterpréter les faits pour les rendre cohérents avec ses croyances ;

- chercher des informations qui confirment ce qu'il croit déjà (biais de confirmation).


Ainsi, certains ont choisi de se faire vacciner, convaincus que cela les protégerait du virus. D'autres l'ont fait sous la contrainte pour continuer à vivre avec les autres. Certains ont refusé la vaccination comme un geste de résistance, d'autres par crainte des effets secondaires, et d'autres encore parce que leur état de santé ne le leur permettait pas.

Durant cette pandémie, j'ai observé que ceux qui s'étaient fait vacciner avaient besoin, une fois l'acte accompli, de se convaincre que c'était la bonne décision. S'ils tombaient malades, ils disaient : « Grâce au vaccin, j'ai évité le pire. »

Ceux qui avaient choisi de ne pas se faire vacciner et qui ne sont jamais tombés malades ont conclu que le vaccin était inutile. Ils étaient peut-être asymptomatiques, mais à leurs yeux l'absence de maladie confirmait leur choix. Et si, dans leur entourage, une personne vaccinée contractait le Covid, ils pointaient l'inefficacité du vaccin.

Dans les deux cas, le même mécanisme était à l'œuvre : chacun cherchait à confirmer que la porte qu'il avait décidé d'ouvrir était la bonne.


Au moment où j'écris ces lignes, un navire de croisière est bloqué au large, ses passagers confinés dans leurs cabines. Un virus inconnu a déjà tué. Les autorités hésitent à laisser accoster. L'OMS parle de transmission interhumaine. Certains éditorialistes prononcent déjà le mot pandémie. Nous avons déjà vécu cela.

Durant la pandémie du Covid sont apparues des tensions au sein des familles, entre amis, entre collègues. Incapables de s'écouter, chacun voulait justifier le choix qu'il avait fait dans l'incertitude des conséquences de ce choix.

Si la vaccination avait été déclarée obligatoire, il n'y aurait pas eu deux camps. Il n'y aurait pas eu de jugements, de tensions, ni d'obligation après coup de devoir se justifier. L'État, en ne voulant pas assumer les conséquences d'une vaccination obligatoire, a laissé les Français se déchirer entre eux.


C'est précisément ce sentiment de déjà-vu qui m'a décidée à écrire ce texte. Non pas pour rejouer les batailles du Covid, mais pour poser une question simple : si demain une nouvelle pandémie frappe, que ferons-nous ? - Anne Pichon - Beau

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