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La peur, ce moteur invisible des conflits

  • Photo du rédacteur: Anne Beau
    Anne Beau
  • 10 janv.
  • 4 min de lecture


Par hasard, je suis tombée sur un article intitulé « La peur qui nous emprisonne », écrit par Nicole Bordeleau, dont voici un extrait :

« La peur ne peut pas nous protéger. Et pourtant, elle nous fait croire qu’elle possède ce pouvoir.Dans le creux de l’oreille, elle nous chuchote :Tu n’es pas en sécurité. Méfie-toi des autres. Ne prends pas de risques. Tu vas échouer.Tu es différent. Tu es vulnérable.Tu n’as pas de talent. Tu es trop vieux, trop vieille.Tu es trop ceci. Tu n’es pas assez cela.Reste avec moi. Laisse-moi te protéger !

C’est ainsi que la peur nous séduit, et c’est ainsi qu’elle rétrécit, peu à peu, nos vies.

Mais en vérité, la peur ne peut pas nous protéger.Son seul pouvoir est de nous inciter à vivre derrière un mur fait de méfiance, d’angoisse, d’inquiétude et d’anticipations. Ce mur nous force à reculer, à nous isoler. Il nous emprisonne derrière des barreaux qui empêchent l’amour, l’amitié, la beauté, la lumière et le succès d’entrer dans nos vies. »



En tant que médiatrice, j’ajouterais que la peur se retrouve très souvent au cœur de nos conflits.Elle s’installe dans nos relations telle une passagère invisible et silencieuse, et souffle sur le conflit comme on souffle sur la braise d’un feu.


On entend souvent dire :« Ne laissez jamais transparaître votre peur, car ceux qui la percevront s’en serviront contre vous et n’hésiteront pas à vous détruire. »


Ce principe éducatif reste très présent. On pense se protéger en dissimulant sa peur, et on apprend très tôt aux enfants à faire de même. L’apprentissage est simple. Dès qu’un enfant a peur, plutôt que d’accueillir cette peur, de lui proposer de la nommer et d’analyser le danger, on lui dit :

"Mais non, tu n’as pas peur",

"Tu es ridicule"

"Tu devrais être courageux à ton âge !

"Tu me fatigues avec tes peurs.

"Ton frère / ta sœur n’a pas peur.


Peu à peu, l’enfant apprend à se taire, à cacher ce qu’il ressent, et la peur reste là, intacte. En grandissant, cette peur non exprimée s’installe dans son quotidien. L’adulte qu’il devient ne sait plus comment la gérer. Elle s’invite dans ses choix et limite le champ des possibles.


📖 La médiation repose sur la volonté des parties de trouver une issue à leur conflit. Or, la peur peut venir entraver cette volonté. Une personne peut craindre que le conflit, une fois « mis sur la table », ne trouve aucune issue, ou pire encore, que la situation s’aggrave. Selon un schéma profondément ancré, une peur révélée pourrait se retourner contre soi.

Le médiateur ne peut ignorer la puissance de la peur. Elle est souvent présente dès les premiers échanges, parfois non dite, parfois masquée derrière des silences, des positions rigides ou une apparente agressivité. Peur de perdre, peur d’être jugé, peur de ne pas être entendu, peur de raviver une blessure passée, peur aussi de l’inconnu que représente l’issue du processus.


Le rôle du médiateur n’est ni de faire disparaître la peur ni de la minimiser. Il consiste à créer un cadre suffisamment sécurisant pour que ces peurs puissent être reconnues, sans être instrumentalisées, et sans se retourner contre ceux qui les portent.



👉J’accueille, dans mon lieu de vie, des parents accompagnés de jeunes enfants. Parfois, en arrivant devant la grille, l’enfant se fige. Deux grosses têtes de chiens apparaissent. L’enfant recule et regarde son parent.

J’observe alors la réaction de l’adulte. Si le parent a peur, il attrape immédiatement son enfant dans les bras et recule. À ce moment-là, je sais que je dois intervenir.

J’invite le parent à reposer l’enfant au sol et je dis :« Voici Olaf et Osi. Ce sont deux chiens très gentils. Votre enfant a peur, et vous aussi. Je comprends : ils sont impressionnants. Je vais ouvrir la porte. Ils vont venir vers vous pour vous renifler. C’est leur façon à eux de dire bonjour. »

Souvent, à ce stade, l’enfant descend des bras du parent et s’avance vers la grille. Je lui dis alors :« Tu es petit, ils sont gros, tu pourrais te faire bousculer. Je vais donc te tenir la main. Es-tu d’accord pour entrer avec moi ? »

J’ouvre la grille en laissant les chiens dans la cour. Je prends la main de l’enfant et j’entre avec lui. Les parents suivent. Les chiens reniflent tout le monde, se laissent caresser, puis s’éloignent.


💡 Cette scène est, à bien des égards, très proche de ce qui se joue en médiation. Lorsque la peur est reconnue et que le cadre est posé — confidentialité, respect, écoute — la rencontre devient possible.

En tenant le cadre, comme en tenant la main de l’enfant, le médiateur permet l’entrée dans un espace où la rencontre peut avoir lieu. Non parce que la peur aurait disparu, mais parce qu’elle n’est plus laissée seule aux commandes.


La peur n’est ni un défaut à corriger ni un ennemi à combattre. Elle est un signal. Lorsqu’elle est niée ou dissimulée, elle agit en silence et nourrit les conflits. Lorsqu’elle est reconnue et accompagnée, elle cesse d’emprisonner.


Ce n’est pas l’absence de peur qui ouvre le chemin de la résolution des conflit, mais la qualité du cadre dans lequel elle peut être accueillie.


Anne Pichon-Beau

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